Notes du metteur en scène
QUELQUES NOTES SUR LE DÉCOR…
Il faudrait y trouver malgré tout une forme d’épure…
Nous sommes dans le QG de Pyrrhus, qui se trouve dans un Bunker.
Un bureau, un fauteuil et une chaise qui n’a rien de confortable (genre veille chaise d’écolier).Divers accessoires et dossiers, un ordinateur (constamment branché), un micro qui lui permet de communiquer avec les pièces extérieures, toutes équipées de caméras de surveillance.
Il n’y a pas d’ouvertures sur le monde extérieur. C’est un éclairage froid et industriel.
Il y a un système de ventilation (ce qui pourrait être une source intéressante, pour mettre en relief certaines scènes et permettre un développement des diverses couches sonores). Il y a deux portes. Une porte blindée qui donne vers un couloir, qui conduit aux diverses pièces du Palais.
Elle peut être actionnée par une commande située sur le bureau. C’est par cette porte que la majorité des personnages entrera. L’autre porte peut donner dans ses endroits privés. Dans ce QG, il y a aussi deux caméras de surveillance. Une en plan fixe qui peut observer tout ce qui s’y passe.
Une autre en un plan serré sur la chaise, qui peut enregistrer d’éventuels interrogatoires ou confrontations.
Il y a dans ce Bunker (sans vie), une œuvre d’art posée. Sa présence est vraiment anachronique par rapport au lieu.
Il faudrait que cette oeuvre soit l’illustration de la sensibilité cachée de Pyrrhus, celle qu’il ne peut dévoiler à ceux qui le côtoient. Il aime de temps à autre la regarder, la caresser, tout en fumant une cigarette, cela l’apaise.
Cette œuvre doit être d’une grande beauté, très colorée et sensuelle. Si c’était un tableau cela pourrait être une toile de Chagall.
Pyrrhus a à sa disposition un mur d’écrans qui lui permet de suivre l’évolution du monde, à travers les diverses nouvelles diffusées par les chaînes mondiales. Il aime être en connexion avec l’époque, c’est un boulimique d’informations. Il peut regarder plusieurs écrans à la fois. Il a cette capacité qu’ont certains hommes d’engranger et d’analyser une masse importante d’informations. C’est un homme de pouvoir et de décisions.
Grâce à des caméras de surveillance, il peut suivre tout ce qui se passe dans son Palais et s’immiscer ainsi dans l’intimité des personnes qu’il veut observer, mais aussi communiquer avec certains interlocuteurs. Son statut de chef de guerre et le monde dans lequel il louvoie lui imposent cette vigilance. Mais surtout, il ne peut s’empêcher d’épier chaque mouvement d’Andromaque, jusqu’à la regarder dormir pendant de longues heures. C’est un peu comme dans Les Belles endormies de Kawabata.
Il aime aussi regarder tout ce qui peut lui vider la tête et lui faire oublier quelques instants son séisme intérieur.
C’est un grand amateur de sitcoms, de football et de films d’action. Son film préféré est Scarface, surtout la dernière scène, celle de la tuerie finale, cela le fait rire et l’apaise à la fois.
Ce lieu est traversé de temps à autre par des sons qui viennent de la surface, qui peuvent traduire certaines agitations du monde.
Il serait intéressant d’imaginer une évolution du lieu, qui pourrait peut-être suinter et être envahit par une matière.
La première image de ce Bunker, doit nous donner une impression d’enfermement et de grande oppression.
Cet endroit du monde doit nous glacer le sang.
QUELQUES NOTES ÉPARSES SUR LES PERSONNAGES DE CE RÉCIT…
Andromaque, l’orientale, veuve du plus grand ennemi de la coalition de l’occident enfin vaincu et éliminé après dix années d’une guerre sans merci. Étroitement surveillée, prisonnière, réduite à l’impuissance, elle incarne encore, jusque dans ses manières, son attitude, son vêtement même, soumis autant par provocation que par fidélité à, ce que fut – et reste encore peut-être sous les décombres – le camp auquel elle a appartenu. Et si l’excès des mesures de défiance prises à son encontre, allait être le ferment de sa renaissance, de la reprise de son pouvoir, décuplé par la rage ?
Pyrrhus, le grand vainqueur, le chef de guerre, symbole et légitimité de la déroute de l’adversaire. Cependant, bien que fidèle allié de la coalition par tradition familiale, il y est marginal. Frontalier, montagnard, c’est celui qui a le plus été au contact de l’autre camp. Et, quoi qu’il représente pour celle qu’il est chargé de surveiller toute l’horreur de sa ruine, il partage peut-être avec elle plus de valeurs et de traits de caractère qu’il n’y paraît. Avec son costume de bribes et de morceaux – pour partie de l’armée d’Occident, dont il porte les insignes, mais mêlé d’ajouts de cette autre civilisation qui a, au moins en partie, investi son âme – il a quelque chose d’un mercenaire, d’un soldat perdu.
Pourrait-il se soumettre à l’intransigeance de ses alliés vainqueurs ?
Oreste, l’envoyé spécial de la coalition. Il est l’homme des missions difficiles, et pas toujours très avouables. Héros médiatique, au look de baroudeur de journal télévisé (on l’imagine parfaitement un sac de riz à l’épaule face aux caméras du monde), il est, de son propre avis, le spécialiste des interventions apparemment périlleuses qui lui ont forgé une réputation internationale. On oublie peut-être qu’il fut longtemps mis à l’écart à cause de sa tendance à faire passer ses causes personnelles avant l’intérêt de ceux qu’il représente.
Hermione, Héritière de très gros intérêts, qui ont eu part au déclenchement de la guerre, elle s’est pris d’une folle passion pour le héros de son camp, passion largement encouragée par sa famille qui y voit une occasion de s’attacher Pyrrhus de façon définitive. Dans ce pays rude, où elle a débarqué en conquérante, elle personnifie le mode de vie lointains vainqueurs qui semblent vouloir tout régenter, tant par son comportement, ses caprices que par ses tenues empruntées à la civilisation occidentale. Pyrrhus autant qu’Andromaque, peuvent ressentir en sa présence un certain malaise qui participera de la crise.
Ces quatre destins, bien que reliés au monde en permanence, puisque détenteurs d’enjeux majeurs et enjeux eux-mêmes, n’échappent pourtant jamais à leur solitude. Ils disposent de tous les moyens modernes de communication, c’est-à-dire qu’ils vivent dans un monde d’écrans où tout est à portée de leurs yeux et de leurs oreilles : images d’actualités, de surveillance, bases de données… Ils ont des amis, des confidents, qu’ils peuvent contacter de nombreuses façons : téléconférence, e-mails, réseaux sociaux… mais qui en définitive les laissent livrés à eux-mêmes, aux prises avec leurs propres décisions. À moins qu’ils ne soient uniquement les objets de cette communication, conduits à agir comme d’autres l’ont décidé ?
Que veut par exemple Phoenix, ce conseiller privé de Pyrrhus qu’un clic suffit à faire apparaître et qui dispose si facilement de données et de graphiques ? Est-on sûr que la vidéo surveillance qu’il offre à son patron ne lui sert pas non plus à surveiller Pyrrhus lui-même ?
Quant à Pylade, qui se dit ami d’Oreste, ce reporter et interviewer pour une webTV d’informations en continu. Pourquoi arrache-t-il aussi à Hermione et à Andromaque ces confidences qui se retrouvent sur les écrans du monde ? Et, son ami, n’est-il pas là en réalité pour le contrôler au service d’intérêts supérieurs, ou peut-être même l’exfiltrer en cas d’urgence ?
Tous enfin s’expriment dans cette langue conventionnelle, qui n’appartient en fait à aucune époque, à aucun pays, mais qui est celle de l’ordre régnant et du vainqueur. Cette langue dont Andromaque sûrement – et d’autres peut-être – s’affranchit parfois par inadvertance ou rébellion, pour retrouver fugitivement au détour d’une réplique son expression d’origine.

